Sandrine, infirmière
Sandrine Delpérié,
une jeune infirmière de 26 ans, raconte sa
première mission MSF
» 6 MOIS À L'HÔPITAL DE MAKAMBA, AU BURUNDI
Pourquoi partir? Pourquoi avec MSF?
Au départ, MSF, c'est peut-être un peu le fruit du hasard.
L'association a une belle Charte, avec des principes auxquels
on adhère. Mais cela aurait très bien pu être une autre ONG.
Pourquoi partir en tant que volontaire ? Pour des raisons tout à fait banales. Pour une certaine vision du monde, par solidarité, un refus d'être passive, pour ne pas cautionner ce qui est inacceptable. "Un brin de rébellion et un autre d'illusion" comme je l'ai lu dans le journal interne de MSF.
Pour un besoin personnel de faire quelque chose d'utile, de vivre une aventure humaine. Peut-être aussi avec la vanité de participer à une action qui aurait un peu plus de sens que d'autres. En somme, rien de bien original, mais qui devient évident lorsque l'on prend la décision de s'engager et de vivre ce en quoi on croit.
Le Burundi est un petit pays, en crise depuis 1993. Le contexte géopolitique est un peu complexe. Je préfère vous parler de mon ressenti durant les 6 mois passés à Makamba. Lorsque tu arrives, tu ne connais pas grand chose. A Paris, tu as eu un briefing, lu quelques livres. Mais c'était à n'y rien comprendre. Alors tu te dis : "on verra". Tu arrives sur le terrain, et là, tu vois ... Une population marquée par les années de conflits entre Hutus et Tutsis, entre "les longs" et "les courts" comme on les appelle ici. On ressent un certain fatalisme ancré dans les mentalités qui peut déstabiliser. "Accepter" est un verbe avec lequel les gens vivent ici. Ils ont dû apprendre à perdre les gens qu'ils aiment et ce qu'ils possèdent. Ou bien ils se résignent : "ma maison est brûlée, je n'ai plus rien, ça ne va pas, mais je m'en fous !!" Je me rappelle aussi de cet homme, assis immobile avec ses deux enfants blessés aux bras. Sa femme et un autre de leurs enfant ont été tués le matin, à coups de machette, de couteau, de brochette aussi. Une mort infligée par sauvagerie, par pure barbarie. Oui, je me pose la même question que vous : "Comment les hommes peuvent-ils en arriver là"? On n'a pas été leur demander. Nous, nous sommes là pour accueillir les victimes.
Ca y est, tu es touchée ! Tu ressens à la fois la révolte et l'admiration : dans les camps de déplacés, tu vois que le provisoire s'organise pour des mois. La saison des pluies va commencer, il n'y a pas d'accès à de l'eau potable, il faut partager sa natte avec les chèvres pour qu'on ne les vole pas. Comment ne pas se dire : "Mon Dieu, sur quelle planète m'avez vous envoyé" ? Et pourtant, tous les enfants ont le sourire. Aucun ne semble penser ni au futur, ni au passé. Est-ce un bien ? Un mal ? C'est ainsi.
"Tu pars sur un programme nutritionnel". Tu es une première mission MSF et tu ne connais pas grand chose en nutrition. Ton profil de poste, tu ne l'a jamais reçu (la poste, il est vrai, fait souvent défaut). Toi, tu connais la surveillance des coronarographies, le traitement pour les diabétiques, le protocole analgésique de la morphine.
Mais sur le terrain, c'est tout autre chose et les cas nouveaux, au début, c'est loin d'être évident. Marasmes, Kwashiorkors... Mais ces enfants ont l'air d'avoir un problème ? Oui, ils sont dénutris.
Comme cet enfant que sa maman nous amène. Il a deux ans et ne pèse que 4 kilos. Ou cet autre, qui arrive dans les bras de sa mère, parce que ses trois kilos d'oedème l'empêchent de marcher. Ou ce troisième encore. Le féticheur est passé avant nous et lui a coupé la luette pour atténuer la toux. Il a une brûlure au deuxième degré recouverte d'une peau de lapin. Il paraît que ça marche...
"B10 quitte Mike Base pour M6"(*). OK, bien copié. Tu pars à bord de la Land Cruiser avec l'équipe "nut". Que l'on soit au coeur de la saison des pluies ou de la saison sèche, la B10 passe partout. "Maman bouillie"(**) va voir si les enfants vont bien et distribue les premix (***). Il faut "rester stand by" : disponible 24 heures sur 24. Tu es là pour ça, six mois au milieu des déplacés, des souffrances, des attaques auprès des civils. Et puis tu pars une semaine de vacances sous le soleil de Zanzibar...
La vie d'équipe en mission ressemble à une sorte de vie en communauté. Peut-être pour ceux qui auraient le spleen des années Woodstock ! Tu viens travailler avec des gens que tu ne connais pas, que tu n'as pas choisis, d'autres volontaires venus de pays à la fois lointains et différents. Tu peux rencontrer l'ancien routard, le futur révolutionnaire, le timoré, l'indispensable, l'utopiste, etc. Tout ce beau monde va vivre sous le même toit pendant plusieurs mois. Cela donne lieu à des soirées bien animées, avec des anecdotes plus folles les unes que les autres. Du fin fond du bush burundais, tu entends des histoires vécues au Congo Brazzaville, à Meyram au Soudan, en passant par la Somalie, sans oublier les nuits à Kaboul sous les bombardements. La France est alors si loin et ces échanges si enrichissants.
Tu travailles avec les gens du coin, le "staff local", employé par MSF, mais qui n'ont sans doute pas les mêmes convictions que toi. Tu apprends à superviser beaucoup de monde. A être rigoureux, à rire avec eux tout en restant crédible. Tous les six mois, ils voient arriver de nouveaux volontaires, chacun arrivant avec une manière de travailler différente. Eux aussi doivent s'adapter. Ce n'est pas toujours facile pour tout le monde. Les premiers soirs, tu n'as pas forcément envie de sortir avec eux. Tu as peut-être peur car tu travailles dans un contexte particulier, avec MSF et tout ce que cela représente. Toutes tes actions, tes paroles, tes comportements peuvent être interprétés.
Les mois passent et tu commences à te sentir à l'aise, tu as tes repères, tu connais ton boulot, ton staff. Demain, c'est le 14 juillet. J'ai l'impression que l'on n'est jamais autant patriotique que lorsque l'on vit à l'étranger ! Toi, tu es "Muzungu", tu es donc là pour quelques mois et tu vas rentrer chez toi en France, ce pays qui, ici, fait rêver. Un pays en paix, aurait-on tendance à l'oublier ? "Chez vous, disent les Burundais, vous pouvez dire merci à Dieu, nous, on espère le dire un jour".
Le temps passe. Tu finis par habiter avec les gens d'ici, à partager des moments de leur vie, des problèmes, des idées, des projets. Cette vie, tu l'as choisie, mais c'est pour une courte durée. Tu oublies que tu vas devoir les quitter. Et puis un jour on te dit : "ton billet est réservé pour le 10 août". Comment ? Ma vie, c'est vrai n'est pas ici, merci de me le rappeler. Les jours défilent, le départ se rapproche, il faut se décider vite. La raison doit l'emporter sur le coeur. Bon retour au pays.
* Nom de code de la voiture qui quitte un endroit pour un autre
** "Maman bouillie", le surnom que les enfants burundais m'avaient donné en Kirundi
*** Aliments mélangés préparés sur place
Pourquoi partir en tant que volontaire ? Pour des raisons tout à fait banales. Pour une certaine vision du monde, par solidarité, un refus d'être passive, pour ne pas cautionner ce qui est inacceptable. "Un brin de rébellion et un autre d'illusion" comme je l'ai lu dans le journal interne de MSF.
Pour un besoin personnel de faire quelque chose d'utile, de vivre une aventure humaine. Peut-être aussi avec la vanité de participer à une action qui aurait un peu plus de sens que d'autres. En somme, rien de bien original, mais qui devient évident lorsque l'on prend la décision de s'engager et de vivre ce en quoi on croit.
Le Burundi est un petit pays, en crise depuis 1993. Le contexte géopolitique est un peu complexe. Je préfère vous parler de mon ressenti durant les 6 mois passés à Makamba. Lorsque tu arrives, tu ne connais pas grand chose. A Paris, tu as eu un briefing, lu quelques livres. Mais c'était à n'y rien comprendre. Alors tu te dis : "on verra". Tu arrives sur le terrain, et là, tu vois ... Une population marquée par les années de conflits entre Hutus et Tutsis, entre "les longs" et "les courts" comme on les appelle ici. On ressent un certain fatalisme ancré dans les mentalités qui peut déstabiliser. "Accepter" est un verbe avec lequel les gens vivent ici. Ils ont dû apprendre à perdre les gens qu'ils aiment et ce qu'ils possèdent. Ou bien ils se résignent : "ma maison est brûlée, je n'ai plus rien, ça ne va pas, mais je m'en fous !!" Je me rappelle aussi de cet homme, assis immobile avec ses deux enfants blessés aux bras. Sa femme et un autre de leurs enfant ont été tués le matin, à coups de machette, de couteau, de brochette aussi. Une mort infligée par sauvagerie, par pure barbarie. Oui, je me pose la même question que vous : "Comment les hommes peuvent-ils en arriver là"? On n'a pas été leur demander. Nous, nous sommes là pour accueillir les victimes.
Ca y est, tu es touchée ! Tu ressens à la fois la révolte et l'admiration : dans les camps de déplacés, tu vois que le provisoire s'organise pour des mois. La saison des pluies va commencer, il n'y a pas d'accès à de l'eau potable, il faut partager sa natte avec les chèvres pour qu'on ne les vole pas. Comment ne pas se dire : "Mon Dieu, sur quelle planète m'avez vous envoyé" ? Et pourtant, tous les enfants ont le sourire. Aucun ne semble penser ni au futur, ni au passé. Est-ce un bien ? Un mal ? C'est ainsi.
"Tu pars sur un programme nutritionnel". Tu es une première mission MSF et tu ne connais pas grand chose en nutrition. Ton profil de poste, tu ne l'a jamais reçu (la poste, il est vrai, fait souvent défaut). Toi, tu connais la surveillance des coronarographies, le traitement pour les diabétiques, le protocole analgésique de la morphine.
Mais sur le terrain, c'est tout autre chose et les cas nouveaux, au début, c'est loin d'être évident. Marasmes, Kwashiorkors... Mais ces enfants ont l'air d'avoir un problème ? Oui, ils sont dénutris.
Comme cet enfant que sa maman nous amène. Il a deux ans et ne pèse que 4 kilos. Ou cet autre, qui arrive dans les bras de sa mère, parce que ses trois kilos d'oedème l'empêchent de marcher. Ou ce troisième encore. Le féticheur est passé avant nous et lui a coupé la luette pour atténuer la toux. Il a une brûlure au deuxième degré recouverte d'une peau de lapin. Il paraît que ça marche...
"B10 quitte Mike Base pour M6"(*). OK, bien copié. Tu pars à bord de la Land Cruiser avec l'équipe "nut". Que l'on soit au coeur de la saison des pluies ou de la saison sèche, la B10 passe partout. "Maman bouillie"(**) va voir si les enfants vont bien et distribue les premix (***). Il faut "rester stand by" : disponible 24 heures sur 24. Tu es là pour ça, six mois au milieu des déplacés, des souffrances, des attaques auprès des civils. Et puis tu pars une semaine de vacances sous le soleil de Zanzibar...
La vie d'équipe en mission ressemble à une sorte de vie en communauté. Peut-être pour ceux qui auraient le spleen des années Woodstock ! Tu viens travailler avec des gens que tu ne connais pas, que tu n'as pas choisis, d'autres volontaires venus de pays à la fois lointains et différents. Tu peux rencontrer l'ancien routard, le futur révolutionnaire, le timoré, l'indispensable, l'utopiste, etc. Tout ce beau monde va vivre sous le même toit pendant plusieurs mois. Cela donne lieu à des soirées bien animées, avec des anecdotes plus folles les unes que les autres. Du fin fond du bush burundais, tu entends des histoires vécues au Congo Brazzaville, à Meyram au Soudan, en passant par la Somalie, sans oublier les nuits à Kaboul sous les bombardements. La France est alors si loin et ces échanges si enrichissants.
Tu travailles avec les gens du coin, le "staff local", employé par MSF, mais qui n'ont sans doute pas les mêmes convictions que toi. Tu apprends à superviser beaucoup de monde. A être rigoureux, à rire avec eux tout en restant crédible. Tous les six mois, ils voient arriver de nouveaux volontaires, chacun arrivant avec une manière de travailler différente. Eux aussi doivent s'adapter. Ce n'est pas toujours facile pour tout le monde. Les premiers soirs, tu n'as pas forcément envie de sortir avec eux. Tu as peut-être peur car tu travailles dans un contexte particulier, avec MSF et tout ce que cela représente. Toutes tes actions, tes paroles, tes comportements peuvent être interprétés.
Les mois passent et tu commences à te sentir à l'aise, tu as tes repères, tu connais ton boulot, ton staff. Demain, c'est le 14 juillet. J'ai l'impression que l'on n'est jamais autant patriotique que lorsque l'on vit à l'étranger ! Toi, tu es "Muzungu", tu es donc là pour quelques mois et tu vas rentrer chez toi en France, ce pays qui, ici, fait rêver. Un pays en paix, aurait-on tendance à l'oublier ? "Chez vous, disent les Burundais, vous pouvez dire merci à Dieu, nous, on espère le dire un jour".
Le temps passe. Tu finis par habiter avec les gens d'ici, à partager des moments de leur vie, des problèmes, des idées, des projets. Cette vie, tu l'as choisie, mais c'est pour une courte durée. Tu oublies que tu vas devoir les quitter. Et puis un jour on te dit : "ton billet est réservé pour le 10 août". Comment ? Ma vie, c'est vrai n'est pas ici, merci de me le rappeler. Les jours défilent, le départ se rapproche, il faut se décider vite. La raison doit l'emporter sur le coeur. Bon retour au pays.
* Nom de code de la voiture qui quitte un endroit pour un autre
** "Maman bouillie", le surnom que les enfants burundais m'avaient donné en Kirundi
*** Aliments mélangés préparés sur place
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