» TERRITOIRES PALESTINIENS - Interview de Pierre Salignon, Directeur Général MSF
Pierre Salignon, directeur général de MSF, s'est rendu début octobre en Israël et dans les Territoires palestiniens, en particulier à Gaza, pour...
ActivitésLes soins de santé mentale
La psychiatrie occupe, aujourd'hui, une place de plus en plus importante dans le champ de la médecine humanitaire. Ainsi, depuis plusieurs années, MSF ouvre des programmes de santé mentale et développe des techniques de soins psychologiques pour soigner les traumas.
Thierry Baubet est psychiatre. Avec Marie Rose Moro, pédopsychiatre, ils sont les référents du Service Médical de MSF France en matière de santé mentale et ils supervisent les "missions psy" de MSF. Thierry Baubet nous explique le pourquoi et le comment de la prise en charge des troubles psychologiques.
Qu'est ce qui justifie l'intervention sur le plan psychologique d'une organisation humanitaire comme MSF ?
"C'est la détresse psychologique constatée par nos équipes sur le terrain qui nous a convaincus de la nécessité d'un soutien psychologique, parallèlement à l'aide médicale, nutritionnelle ou logistique que nous apportons. Pour des personnes qui ont subi un traumatisme, les soins physiques ne suffisent pas toujours. Certains éprouvent le plus grand mal à reprendre le cours de leur vie, à se projeter dans l'avenir. Et c'est parfois l'efficacité même des soins qui est en jeu. Ainsi, entre les deux intifadas, une ONG menait dans les Territoires Palestiniens un programme de renutrition. Mais malgré les mesures nutritionnelles prises, beaucoup de bébés ne grossissaient pas. C'est alors que MSF est intervenue, prenant en charge par le biais d'une psychothérapie brève à domicile près de 400 couples mère-enfant. Cela a permis aux trois quarts de ces enfants de retrouver un poids normal. Leur dénutrition était liée à des troubles dépressifs ou post-traumatiques chez eux et leur mère."
Dans quels contextes MSF intervient-elle ?
"C'est, le plus souvent, dans des situations de violence extrême. Cela peut-être une violence organisée exercée par un groupe contre un autre, que ce soit dans le cadre d'une guerre, civile ou non (en Bosnie, au Kosovo, en Tchétchénie, en Afghanistan, au Congo-Brazzaville, etc.) ou de situations très violentes comme dans les territoires palestiniens ou en Corée du Nord. Autre situation de violence extrême, celle infligée par les catastrophes naturelles, qui peuvent également provoquer des traumas. Enfin, des situations d'exclusion peuvent motiver notre intervention, comme en Chine, en Arménie ou à Madagascar auprès des enfants et adolescents."
Quels troubles rencontrez-vous chez les populations victimes de telles situations ?
"Précisons que des personnes qui ont vécu un événement traumatique ne présentent pas toutes des traumas qui relèvent de soins psychiatriques. Que les gens soient tristes et malheureux après avoir vécu des événements terribles, c'est normal. Beaucoup souffrent et ont besoin d'être écoutés, mais pas forcément par un psy. Il ne faut pas tout psychiatriser.
En revanche, chez certains, la souffrance est particulièrement forte ou ne s'estompe pas avec le temps. Cela peut-être lié à l'intensité de l'événement traumatique lui-même (en cas de torture par exemple), à la personne (si elle a subi une accumulation de deuils et est fragilisée psychologiquement) ou encore à la réaction de son entourage (absence d'écoute, de reconnaissance de la souffrance). Les troubles peuvent alors handicaper gravement leur fonctionnement quotidien, et entraîner une détresse intense."
Concrêtement, comment cela se traduit-il ?
"La plupart des patients qui présentent des troubles post-traumatiques souffrent de "reviviscences traumatiques". Ce n'est pas seulement qu'ils revoient la scène, mais qu'ils la revivent avec la même détresse qu'au moment de l'événement, que ce soit dans la journée sous forme de flash-back ou la nuit, dans des cauchemars traumatiques. Je me souviens d'un homme qui, alors qu'il me racontait son histoire, s'est subitement retrouvé incapable de parler, le corps couvert de plaques d'eczéma. Certains mettent alors en place des stratégies d'évitement pour tenter d'échapper à leurs souvenirs : ne pas se coucher, ne plus aller travailler pour ne plus sortir de chez soi, arrêter de penser (ce qui est particulièrement catastrophique chez les enfants, dont le développement intellectuel s'interrompt), s'abrutir d'alcool et de psychotropes, etc.
Beaucoup souffrent aussi de troubles dépressifs, qui peuvent aller de la perte de l'estime de soi jusqu'au suicide. Enfin, on retrouve toujours chez les personnes traumatisées un sentiment de culpabilité (par rapport à elles-mêmes) et un sentiment de honte (par rapport aux autres) qui font que la plupart ne parlent pas spontanément de leur traumatisme et ont d'autant plus de mal à le dépasser."
Comment l'intervention psychologique peut-elle aider ces personnes ?
"Médecins Sans Frontières peut intervenir à plusieurs niveaux, selon les contextes. D'une part sur un plan communautaire, en donnant de l'information aux populations, mais surtout en animant des groupes de parole. Parler fait du bien à la plupart des gens, mais ces groupes de paroles sont aussi un outil de détection pour identifier les personnes qui ont besoin d'un suivi plus poussé. A celles-là, nous pouvons proposer une psychothérapie, individuelle ou de groupe grâce aux psychiatres et aux psychologues; expatriés ou employés localement.
Quant à la question de la durée des soins, dans les pathologies post-traumatiques, il y a une efficacité des thérapies brèves. Attention, je ne dis pas que cela suffit à faire disparaître tous les symptômes, mais cela permet aux personnes de sortir d'un état de "sidération psychique", où elles sont incapables de penser à autre chose qu'à leur traumatisme, et de reprendre le cours de leur vie."
Thierry Baubet est psychiatre. Avec Marie Rose Moro, pédopsychiatre, ils sont les référents du Service Médical de MSF France en matière de santé mentale et ils supervisent les "missions psy" de MSF. Thierry Baubet nous explique le pourquoi et le comment de la prise en charge des troubles psychologiques.
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« C'est la détresse psychologique constatée par nos équipes sur le terrain qui nous a convaincus de la nécessité d'un soutien psychologique... »
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Qu'est ce qui justifie l'intervention sur le plan psychologique d'une organisation humanitaire comme MSF ?
"C'est la détresse psychologique constatée par nos équipes sur le terrain qui nous a convaincus de la nécessité d'un soutien psychologique, parallèlement à l'aide médicale, nutritionnelle ou logistique que nous apportons. Pour des personnes qui ont subi un traumatisme, les soins physiques ne suffisent pas toujours. Certains éprouvent le plus grand mal à reprendre le cours de leur vie, à se projeter dans l'avenir. Et c'est parfois l'efficacité même des soins qui est en jeu. Ainsi, entre les deux intifadas, une ONG menait dans les Territoires Palestiniens un programme de renutrition. Mais malgré les mesures nutritionnelles prises, beaucoup de bébés ne grossissaient pas. C'est alors que MSF est intervenue, prenant en charge par le biais d'une psychothérapie brève à domicile près de 400 couples mère-enfant. Cela a permis aux trois quarts de ces enfants de retrouver un poids normal. Leur dénutrition était liée à des troubles dépressifs ou post-traumatiques chez eux et leur mère."
Dans quels contextes MSF intervient-elle ?
"C'est, le plus souvent, dans des situations de violence extrême. Cela peut-être une violence organisée exercée par un groupe contre un autre, que ce soit dans le cadre d'une guerre, civile ou non (en Bosnie, au Kosovo, en Tchétchénie, en Afghanistan, au Congo-Brazzaville, etc.) ou de situations très violentes comme dans les territoires palestiniens ou en Corée du Nord. Autre situation de violence extrême, celle infligée par les catastrophes naturelles, qui peuvent également provoquer des traumas. Enfin, des situations d'exclusion peuvent motiver notre intervention, comme en Chine, en Arménie ou à Madagascar auprès des enfants et adolescents."
Quels troubles rencontrez-vous chez les populations victimes de telles situations ?
"Précisons que des personnes qui ont vécu un événement traumatique ne présentent pas toutes des traumas qui relèvent de soins psychiatriques. Que les gens soient tristes et malheureux après avoir vécu des événements terribles, c'est normal. Beaucoup souffrent et ont besoin d'être écoutés, mais pas forcément par un psy. Il ne faut pas tout psychiatriser.
En revanche, chez certains, la souffrance est particulièrement forte ou ne s'estompe pas avec le temps. Cela peut-être lié à l'intensité de l'événement traumatique lui-même (en cas de torture par exemple), à la personne (si elle a subi une accumulation de deuils et est fragilisée psychologiquement) ou encore à la réaction de son entourage (absence d'écoute, de reconnaissance de la souffrance). Les troubles peuvent alors handicaper gravement leur fonctionnement quotidien, et entraîner une détresse intense."
Concrêtement, comment cela se traduit-il ?
"La plupart des patients qui présentent des troubles post-traumatiques souffrent de "reviviscences traumatiques". Ce n'est pas seulement qu'ils revoient la scène, mais qu'ils la revivent avec la même détresse qu'au moment de l'événement, que ce soit dans la journée sous forme de flash-back ou la nuit, dans des cauchemars traumatiques. Je me souviens d'un homme qui, alors qu'il me racontait son histoire, s'est subitement retrouvé incapable de parler, le corps couvert de plaques d'eczéma. Certains mettent alors en place des stratégies d'évitement pour tenter d'échapper à leurs souvenirs : ne pas se coucher, ne plus aller travailler pour ne plus sortir de chez soi, arrêter de penser (ce qui est particulièrement catastrophique chez les enfants, dont le développement intellectuel s'interrompt), s'abrutir d'alcool et de psychotropes, etc.
Beaucoup souffrent aussi de troubles dépressifs, qui peuvent aller de la perte de l'estime de soi jusqu'au suicide. Enfin, on retrouve toujours chez les personnes traumatisées un sentiment de culpabilité (par rapport à elles-mêmes) et un sentiment de honte (par rapport aux autres) qui font que la plupart ne parlent pas spontanément de leur traumatisme et ont d'autant plus de mal à le dépasser."
Comment l'intervention psychologique peut-elle aider ces personnes ?
"Médecins Sans Frontières peut intervenir à plusieurs niveaux, selon les contextes. D'une part sur un plan communautaire, en donnant de l'information aux populations, mais surtout en animant des groupes de parole. Parler fait du bien à la plupart des gens, mais ces groupes de paroles sont aussi un outil de détection pour identifier les personnes qui ont besoin d'un suivi plus poussé. A celles-là, nous pouvons proposer une psychothérapie, individuelle ou de groupe grâce aux psychiatres et aux psychologues; expatriés ou employés localement.
Quant à la question de la durée des soins, dans les pathologies post-traumatiques, il y a une efficacité des thérapies brèves. Attention, je ne dis pas que cela suffit à faire disparaître tous les symptômes, mais cela permet aux personnes de sortir d'un état de "sidération psychique", où elles sont incapables de penser à autre chose qu'à leur traumatisme, et de reprendre le cours de leur vie."
Photo : Bruno de Cock - Pérou
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